top of page

"La seule vérité de ce livre, c'est qu'il n'y a d'honnête que ce dont vous y voyez et percevez.

Et si vous laissiez de coté le sens et la raison pour vous rencontrez grâce à ses pages?"

Numérisation_20220311 (3).jpg

Le mot de l'autrice

Esquisses est nait de la force créatrice d'un collectif de théâtre dans lequel elle à pu grandir durant 3 années. 
L'écriture de l'autrice est d’abord menée par l'observation du sensoriel à travers toutes ses manifestations physiques et psychiques.
Un roman fragmentaire est un roman aux formes hybrides, ainsi Esquisses emprunte de multiple forme.
Passant de l'aphorisme, au journal de réflexion, a de nombreux tableaux poétiques...
L’autrice invite au voyage à travers un flot d’images créées à partir de la sonorité des mots et leur musicalité caché.
Tout au long du roman un fil rouge nous tiens,
celui d’une enquête autour d’une ombre sans nom et sans visage qui la poursuit et dont elle veut découvrir l’identité et le secret. 

Extrait

À ma chère ombre,

 


Le temps

 


Le temps, conception légitime d'un monde ayant besoin de sens. Définir le temps permet de contrôler l'un des éléments les plus insaisissables. Quelle soif plus intense se permettrait d’être le rival du contrôle ?


L'humain, être rationnel par excellence, ne sait se développer dans une absence de routine sécuritaire, rythmée par le temps que l'humain lui-même s'est décidé à modeler. Quel serait le fonctionnement d'un monde figé dans un temps immuable ? Peut-être serait-ce l'éternité d'une simple seconde tournant en boucle. Peut-être serait-ce une peinture morte que l'on se plaît à imaginer fondre de ses couleurs. Le plaisir de montrer que nous le tenons à travers nos montres, nos cadrans, nos horloges n’est que pour camoufler notre faiblesse commune. Nous l'avouons aisément, le temps est considéré comme ennemi et pourtant il y a si peu à le défier. Le temps n'est pas qu'une succession d'inlassables mêmes jours et de mêmes nuits. J'aime à croire que c'est une brèche universelle nous permettant de naviguer entre passé, présent, futur, où les frontières du réel et de l’irréel ne sont qu’extrêmement poreuses. Le temps, détenant les pleins pouvoirs sur le monde organique, est le bourreau qui nous coupera le souffle. Nous le chérissons autant que nous pouvons le haïr. Grâce à lui, l'ennui est devenu le virtuose de nos journées. Son omniprésence qui nous rend éphémères ne fait que donner vie à l'immortalité. Ne serait-ce pas là un aveu de notre véritable nature ? Quand bien même nous finissons toujours par nous arrêter de vivre, on laisse l'ouverture sur un au-delà. Au-delà de l'air, au-delà des cœurs, au-delà du présent, au-delà du temps… Ainsi que tout au-delà que vous voulez. Si alors cette ouverture était trompeuse, nous ne sommes pas moins condamnés à vivre dans un océan de silence, qui lui, est hors du temps. Partout et nulle part. Si notre corps est à son tour amené à disparaître, il n'en est pas moins vrai qu'il fait partie de ces terres et de ces cieux pour un temps infini. Combien de temps une empreinte reste ? N'avez-vous jamais senti les vestiges d'une empreinte d'un sol meurtri ? Des murs témoins des horreurs gardées intimes. Tant de lieux historiques qui rejouent dans un autre temps ce qui s'est déjà joué. Pour quelle raison n’osons-nous pas nous aventurer dans les profondeurs infinies ? L'invulnérabilité fait peur. L'absence d'échappatoire, encore plus. Mais, avant que le temps ne dérobe mes souvenirs, je retranscris sur ces douces pages blanches, l'essence des fantômes du passé et celle que j'effleure à toute heure. Permettez-moi de traverser l'ancien temps que j'ai fait mien, et d'en laisser émerger les quelques esquisses lyriques. Le temps s'est joué de l'enfant que j’étais, et depuis, la conviction qu'il n'y en aura jamais assez, s'est inscrite dans le livre des promesses. Le seul instant où le temps semble s'enfuir de toute conscience, c'est lorsque les univers de deux âmes seules se rencontrent et que nous les laissons s'échapper de notre encrier. Incroyable métamorphose qui se fait hors du temps, hors de nous. Vous la sentez cette mystérieuse présence qui nous enlace, accélérant les heures, les jours, les années.


La question que je ne saisis pas moi-même est la suivante ; toi qui me poursuis, toi qui résonnes dans mes oreilles comme l'aiguille d'une vieille montre à gousset enrayée, qui es-tu ? Toi à qui je m'adresse à cet instant-ci, toi qui t'immisces dans mes songes, tu me tiens contre toi comme un loup tient sa proie entre ses griffes. Mais tu n'es pas le temps. Tu me fais prisonnière de lui pour croître l’effusion de réflexion que je m'efforce de préciser. Toi que je redoute et qui me fascine, quel acte d'immortalité peux-tu offrir ?


Quand le temps s'est-il fait ressentir ? S'est-il créé lors de la nuit des temps ? Plus ancienne invention des civilisations. Cette nuit à jamais gardée sous clef, restera le commencement de ce qui étendra notre fin. N’est-ce pas surprenant ? Nous occupons nos journées pour éviter l'ennui et nous appelons ceci « tuer le temps ». Ce temps aurait-il un vice, celui qui ne peut mourir ? Celui de nous rendre fous ? Fous de manque. Plonger dans le vide. Le vide effraie alors nous passons des années à ses côtés en jouant au chat et à la souris. La façon de lutter contre le temps n'est autre que le détruire par des actions sans vraie pesée. C’est irréalisable. D'une certaine manière, ce qui nous angoisse le plus c'est de se retrouver seul face à la grandeur de la lenteur. Obligé de se confronter à soi, nous pourrions découvrir des vérités glaçantes bien trop révélatrices. Craint seulement parce qu'il a la volonté de nous faire évoluer. Tâche trop impressionnante et surestimée pour qu'on le remercie.


Dans les mythes qui forgent nos esprits, Chronos, emblématique personnification du temps, est redouté. Naissant du néant, de ses longues ailes noires ou de ses multiples têtes animales, il reste insaisissable. Marié à la Nécessité il marque sa place dans la nature. Une pointe de jalousie de la part de l'Homme n'est pas si ridicule à s'imaginer. L’être en transition sait ce qui l’attend, bien qu'une zone de flou persiste. Tandis que l'immortel voit les décennies trépasser. L'un et l'autre pourraient s'envier. L'un obtient le passage d'un monde au suivant. Ou d'un temps au suivant. L'autre possède l'assurance de s'étendre et de régner sur celui qui est né avec lui.


Le fil du temps s'est rompu au moment où j'ai appris à voir avec mes yeux.

bottom of page